Pourquoi "L'autre qu'on adorait" de Catherine Cusset m'a profondément marqué

Hier je me suis couché de bonne heure. Comme à mon habitude dans certaine de mes périodes d’insomnie, pesantes comme comme une idée fixe, oppressantes comme l'angoisse de la mort, je lis toute la nuit en attendant patiemment le sommeil. "L’autre qu’on adorait", le nouveau roman de Catherine Cusset (dont la lecture m’a chaudement été recommandée par mon grand ami Poulos) m’a accompagné cette nuit dans ma chambre aux lumières tamisées et embaumée du parfum cannelle de quelques bougies odorantes.




Quelle n’a pas été ma surprise lorsque, après m’être procuré cette œuvre, j’ai découvert l’épigraphe du début :

"Une personne n'est pas, comme je l'avais cru, claire et immobile devant nous avec ses qualités, ses défauts, ses projets, ses intentions à notre égard (comme un jardin qu'on regarde, avec toutes ses plates-bandes, à travers une grille), mais une ombre où nous ne pouvons jamais pénétrer, pour laquelle il n’existe pas de connaissance directe, au sujet de quoi nous nous faisons des croyances nombreuses à l’aide de paroles et même d’actions, lesquelles les unes et les autres ne nous donnent que des renseignements insuffisants et d’ailleurs contradictoires, une ombre où nous pouvons tour à tour imaginer avec autant de vraisemblance que brille la haine et l’amour."

Marcel Proust -- A la recherche du temps perdu (Le côté de Guermante)


Marcel Proust… l’homme qui a tout dit, tout compris, celui qui ruine en nous tout espoir de pouvoir un jour écrire une œuvre brillante, celui qui me réconforte dans mes déceptions, celui qui explique et qui comprend mes sentiments les plus intimes. J’avais 16 ans la première fois où je rencontrais Proust avec Un amour de Swann conseillé par ma professeure de français avec qui je partageais une certaine complicité, lié probablement à ma passion pour la littérature, et qui avait deviné mes déboires amoureux. Depuis, il ne me quitte plus… Un roman qui commence par citer le petit Marcel ne pourra que me plaire. Je l’ai adoré.


Pourtant, il m’a été très pénible de le lire : je ne pouvais que me confondre avec Thomas Bulot, l’autre qu’on adorait, mettre en parallèle ma vie et la sienne, comprendre ce qu’il ressentait parce que moi-même je l’avais déjà ressenti. Thomas est tout comme moi un insomniaque chronique qui aime s'enivrer plus que de raison, un admirateur de Proust dont il partage la sensibilité, un homme qui se réfugie dans la procrastination par peur de la médiocrité -- car si on ne fait rien, on ne peut être médiocre mais seulement non productif -- jamais satisfait de ses écrits et se pensant dépourvu de talent si bien que souvent il se cache derrière des citations profondes d'artistes géniaux pour s’exprimer, un émotif qu’aucune femme n’a jamais réussi à aimer pleinement et inconditionnellement car elles étaient incapables de le comprendre. A mon trouble s’ajoutait encore que la narratrice s'adresse à lui à la seconde personne, un “tu” omniprésent qui accroît l'empathie du lecteur désemparé face à la chute inéluctable d’un homme peu à peu terrassé par le poids injuste de la société.


Le roman de Catherine Cusset retrace la vie de Thomas, un homme brillant et cultivé aux diplômes prestigieux, une étoile dans un ciel sombre qui donne l’inspiration par son engouement au plaisir de vivre, qui se destine à une carrière universitaire de renom. Mais Thomas n’est pas adapté à notre société de combattants aliénés par la performance où, pour être le meilleur, il faut écraser les autres ; c’est un albatros dont “ses ailes de géant l’empêchent de marcher”, qui ne veut faire que ce qu’il lui plaît : enseigner, partager son savoir et jouir intensément de la vie. Sans dominer et sans jouer le jeu malsain que la société, imbu d’élitisme, impose aux jeunes gens qui n’aspirent qu’a créer un monde meilleur et qui, par le nihilisme dans laquelle elle est plongée, la transforme en ambition personnelle de se voir le roi de son petit monde renfermé d’entre soi. Les petites manigances pour évincer sans loi ni vergogne la concurrence, les mondanités hypocrites des snobs qui renoncent à leur honneur contre quelques honneurs, Thomas est bien loin de toutes ces bassesses : c’est un homme libre. C’est en étant libre qu’il est exclu, qu’on l'empêche d'avancer avec la stabilité d’un emploi qui lui serait amplement mérité sous prétexte qu’il refuse d'être esclave tout comme maître.


On assiste impuissant à la descente au enfer d’un homme qui s’épuise par un rythme éreintant, noie son chagrin dans l’alcool, qui s'endette et demeure incapable d’atteindre ce à quoi il aspire, ce à quoi aspire tout un chacun : oublier l’ennui avec un être aimé à qui l’on donnerait tout et un poste épanouissant qui permettrait de vivre décemment.


Après de multiples échecs amoureux et professionnels, c’est à 39 ans, alors qu’à cette âge Proust partait à la recherche du temps perdu qu’il retrouvera (16 ans plus tard) de façon magistral avant de mourir, Thomas choisit de mettre fin à l’écoulement du sien dans un acte profondément désespéré.


En cette année qui s'achève, je ne saurais que vous recommander la lecture de ce livre bouleversant, émouvant, déstabilisant pour reprendre la règle des trois adjectifs de la Cambremer moquée par Proust. C’est un remède contre la dépression hivernale et malgré l’histoire tragique qu’elle nous dépeint, Catherine Cusset permet une introspection de nous même et renforce notre désir profond de vivre et de surmonter les épreuves.