Pourquoi j'ai adoré "Petit Pays" de Gaël Faye

par Poulos

Des livres qui font du bruit de par leur auteur on en connait à la pelle. Mais des livres qui font du bruit grâce à leur histoire tant elle est éprise de vérité, ceux-là se font plus rares.

Alors salut à tous ! J’écris ce petit article pour partager avec vous mes impressions sur un livre qui fait partie de cette dernière catégorie et qui, à mon sens, est une perle en cette fin d’année 2016. Ce livre n’est pas passé inaperçu dans le paysage littéraire du début d’automne. Déjà en lice pour le Goncourt (remporté par Leïla Slimani pour son livre Chanson douce), ce livre vient tout juste de remporter le prix du Roman de Etudiants 2016, prix pour lequel j’ai apprécié faire partie du Jury avec beaucoup d’autres.


Gaël Faye au festival "voyage au bout du monde"

Sorti le 24 aout 2016 pour la rentrée, « Petit Pays » est le tout premier Roman de Gaël Faye, rappeur de profession et de passion, maintenant écrivain. Ce gars d’origine Franco-Rwandaise, l’affirme et confirme lui-même haut et fort, « petit pays n’est absolument pas mon histoire ». Et pourtant on aurait du mal à y croire tant l’enchainement de l’histoire conjugué au style de l’écriture s’enchevêtre dans une cohérence à couper le souffle. D’ailleurs « je ne suis pas quelqu’un d’impulsif qui agit dans la spontanéité » rétorque-t-il. Gaël Faye a donc pensé son Roman, il l’a préparé longuement, il l’a soigné délicatement, étudié dans ses différentes possibilités mais bon sang, comment fait-il pour écrire avec une plume si naturelle !


Les évènements se passent au Burundi dans les années 80 au cœur d’une famille dont le père belge a épousé sa femme, une Rwandaise Tutsi. Gaby est le narrateur. Il est l’un des enfants de cette famille et tout se manifeste au travers de son regard. On suit les aventures de ce gamin aux côtés de sa sœur, avec ses potes, aux abords de son village. On assiste aux fabuleuses conneries, aux engueulades, aux grandes fêtes de famille au milieu du paysage tropical aux mille collines rappelant les magnifiques images dans Out of Africa. Le livre dévoile et raconte une transition enfance-adolescence dans ce petit pays d’Afrique centrale, ce paradis perdu.




On avance progressivement dans le temps avec Gaby. Le pays va de plus en plus mal. Tout s’enchaine. Dans la famille autant que dans la société, le séisme imminent commence à se faire ressentir. En 1993, le Burundi est en proie à un violent coup d’état. Dans les quelques mois qui suivent, la tension ethnique existante entre les Tutsis et les Hutus grimpe d’un cran et s’étend aux pays voisins. Le Front Patriotique Rwandais, défenseur de la cause Tutsi, alors installé au Burundi signe un accord de paix avec le gouvernement Hutu au Rwanda du président Habryarimana. Coup de théâtre. Le 6 avril 1994, l’avion du président Hutu Rwandais Habyarimana est abattu, le président du Burundi était lui aussi à bord de l’appareil. A ce jour, les responsabilités de l’attentat font encore débat dans la communauté internationale, la piste des extrémistes Hutus est plus que jamais sur la table.




Dans les jours qui suivent, la milice Hutu commence à perpétrer les premiers massacres. D’avril à Juillet, le Rwanda vit les pires moments de son histoire. Le génocide Rwandais fera plus d’un million de victimes civiles innocentes. Des films comme Hotel Rwanda et shooting dogs verront le jour dans les années 2000 dénonçant l’impuissance et la passivité des Nations Unis face à l’horreur. Des livres sortiront, certains répondant aux doux titres annonciateurs de « une saison de machettes », « Ils ont abattus les grands arbres », le documentaire de Raphaël Glucksmann « tuez-les tous !» tentera de donner une vision objective de l’enchainement des évènements. Le processus de mémoire se met en place, lancé à vive allure, il n’est pas prêt d’en voir le bout.


« Petit Pays » n’est pas un essai, il n’a aucune prétention à éclaircir ou donner un point de vue géopolitique sur les évènements. Non, « Petit Pays » c’est la simple histoire d’une famille heureuse aux prises avec son temps et sa société et qui vit au travers du regard adolescent de Gaby son déchirement né de l’intrication avec le pays de son cœur dans lequel elle a grandi et que l’Histoire malmène. Les derniers moments de bonheur sont pris sur le vif et son terriblement mis en contraste pour tenter de nous faire ressentir, ce que nous ne saurions ressentir, ce que lui comme beaucoup d’autres rescapés ont pu vivre. La famille et l’enfance comme reflet du destin d’un pays. Gaël Faye nous invite donc à la fois à se souvenir, à nous rappeler qu’au Rwanda comme au Burundi, rien ne sera plus jamais comme avant. Finalement, c’est un peu sa manière à lui de survivre au traumatisme, écrire des chansons, écrire un livre, écrire, vivre.



Je vous laisse donc avec ce dernier texte écrit par Julie, 19 ans, qui a participé avec moi au Jury du Roman des étudiants à Caen et qui a accepté de nous faire partager ce petit récit pour le Blog. Julie se met dans la peau de Laure, la petite correspondante Française de Gaby dont on suit les échanges au cours de l’histoire… Laure écrit à Gaby quelques années plus tard…

« Bonjour Gaby maintenant je t’ai retrouvé, toi et tes drôles d’aventures dans cette histoire, dans ce Roman « Petit Pays » de Gaël Faye. Je t’ai raconté un jour que je n’aimais pas lire maintenant c’est fini, je lis et j’apprécie cela. J’aime lire parce que je te retrouve, toi, mon correspondant du Burundi de l’école primaire. Tes lettres me faisaient rire mais aujourd’hui en te rencontrant dans ce Roman, j’ai pleuré, j’ai pleuré car elle est belle ton histoire, belle comme la bulle d’innocence qui plane au-dessus de l’enfance. Triste car l’innocence tout comme la bulle est éphémère. Tout au long de ce Roman je t’ai suivi sur ton BMX rouge, dans le combi Volkswagen de tes amis, entre les Bougainvilliers de madame Economopoulos. Face à de magnifiques, simples et authentiques descriptions, j’ai pu rencontrer aussi ta famille et tes amis. Le portrait de cette bribe de vie ajoute une véritable polyphonie au Roman, ainsi l’écriture envoutante de Gaël Faye m’a faite rêver et ma beaucoup appris sur ta région. Malgré le chao, le coup d’Etat de 93, la guerre civile dans ton Pays au Burundi, le génocide des Tutsis au Rwanda mais aussi l’angoisse et le déchirement de la société en général, toi, tu tentes de préserver un petit oasis de Bonheur. A bientôt Gaby.

Laure, ta correspondante française »