Cédric Villani, ce chercheur

par Poulos

J’ai fini, il y a quelque temps, un super bouquin et je voulais en discuter et exposer un peu mes impression ici. Le gars qui l’a écrit est assez particulier. 20 au bac à 16 piges, ancien normalien, ancien thésard du mathématicien français Pierre-Louis Lions (médaille Fields 94) qui lui écrivait de gentilles lettres le jour de Noël en bon directeur de thèse “il faudrait se mettre au travail !”, médaillé Fields à 36 ans en 2010 (équivalant du prix Nobel pour les maths), chercheur français de renommée internationale, anciennement prof’ à l’ENS Lyon et maintenant installé à paris en tant que directeur du prestigieux IHP, j’ai nommé...Monsieur Cédric Villani ! (Marsu’Villani pour les intimes…)

Alors Cédric, c’est le genre de gars que t’aurais eu envie de croiser et de connaître autour d’une pinte, dans un concert de métal par exemple, ou des Têtes Raides (il en est fan). Cédric Villani, c’est le mathématicien Français le plus connu et reconnu du moment. Il est le plus médiatisé et il faut dire qu’il a ce talent fou pour « dire » les maths. Il sait s’adresser facilement aux autres et avec toujours une extrême humilité, les gens aiment ça et écoutent. C’est vrai qu’on ne peut pas passer à côté de lui sans se poser de questions. Habillé en costume de magicien façon début 20ème, cheveux longs à la Descartes, broche araignée faite sur mesure accrochée en haut de son torse, foulard rouge brillant noué papillon autour du cou, il doit passer inaperçu dans le RER ! Sans doute l’avez-vous déjà rencontré à la télé probablement. A l’occasion de sa récompense, il a été très demandé par les chaînes d’information particulièrement mais aussi par Laurent Ruquier dans son émission “on n’est pas couché” où il y expose de manière brillante ses travaux en tentant de vulgariser un max (je vous invite à regarder sa [prestation sur Youtube](https://www.youtube.com/embed/-_-64VQ_cf8))

Cédric Villani

Alors Bon. Maintenant qu’on a vu à peu près à qui on avait affaire, passons à son livre : théorème vivant ! Dans l’engouement que provoque une distinction internationale au plus haut niveau, il s’est sans doute dit “Tiens et pourquoi je n’écrirais pas un p’tit truc sympa sur mon travail qui me permettrait de le diffuser au grand public ?”.  Puis dans sa lancée : “Oh mais j’ai encore une meilleure idée ! Et si je faisais vivre ma découverte? Non mais j’veux dire et si…je donnais vie à mon idée ?! Mais oui c’est ça ! Je vais tout raconter. Tout ! Comment moi et mon ami et ancien étudiant Clément Mouhot, nous avons appris à marcher à cette idée, comment on lui a appris à parler comment on l’a rendue autonome !” Aux premières lignes, la messe est dite, nous n’allons pas seulement lire, être spectateur du génie qui écrit ces lignes, non, justement, nous allons l’accompagner :

>« On me demande souvent à quoi ressemble la vie d’un chercheur mathématicien, de quoi est notre quotidien, comment s’écrit notre œuvre. C’est à cette question que le présent ouvrage tente de répondre […] la quête des chercheurs, loin de suivre une trajectoire rectiligne, s’inscrit dans un long chemin tout en rebonds et en méandres, comme il arrive souvent dans la vie. »

Oui, Théorème vivant n’est pas un essai au sens conventionnel comme on peut en rencontrer des centaines. Ce livre attrape le lecteur et l’emmène à l’aventure (somme toute, peu banale j’en conviens, mais une aventure tout de même. Et c’est bien cela qui est brillamment réussi dans ce livre, on s’y croirait !). Théorème vivant s’articule autour du dialogue dynamique, tourmenté, jamais rassasié de travail et d’idées entre Cédric et Clément, mais où le lecteur y prend une place à part entière. D’ailleurs, l’histoire de l’idée commence ainsi,  de la manière la plus modeste du monde, rien de bien hollywoodien :

« Lyon, le 23 mars 2008. Un dimanche à 13 heures; le laboratoire serait désert, s’il n’y avait deux mathématiciens affairés. Un rendez-vous intime pour une séance de travail au calme, dans le bureau que j’occupe depuis huit ans au troisième étage de l’école normale supérieure de Lyon […] Mon complice, Clément Mouhot regard pétillant et marqueur à la main, se tient près du grand tableau blanc qui occupe le mur en face de moi. –Alors explique, pourquoi tu m’as fait venir, c’est quoi ton projet ? Tu n’as pas trop donné de détails dans ton mail… »

Les mecs sont quand même au labo le dimanche ... Allez c’est parti !

On lit et on suit tous les mails, on les écoute au téléphone, on assiste aux conversations de haute voltige au tableau : « La discussion continue longuement. De fil en aiguille, on voyage à travers les questions mathématiques. On prend des notes, on argumente, on s’indigne, on apprend, on prépare un plan d’attaque ». Cédric prend la peine de nous faire un petit compte-rendu de ce qui a avancé, ce qui ne va pas, ce qu’il faut reprendre, ce qu’il faut revoir. Il nous fait souvent un aparté (historique ou non) pour présenter tel mathématicien qui a montré tel résultat qui va être capital pour accéder jusqu’au précieux théorème final et qui mènera plus tard à la récompense ultime. On est là, on sait tout et pourtant on n’est pas mathématicien ! (Physicien pour ma part…je suis loin du compte !) Ce que Cédric a compris, c’est qu’il ne sert à rien de se fatiguer à faire et refaire une explication vulgarisée de son travail, d’autres le feront tout aussi bien et il aura bien l’occasion de le faire lors de ses nombreuses conférences à venir. Non, Cédric veut nous faire vivre ce qu’il a vécu. Il veut nous emmener avec lui dans son voyage intellectuel et  profondément humain. Il veut tenter de nous faire ressentir les émotions qu’il a pu lui-même ressentir à certains moments clés et qui ont marqué un tournant dans son périple. Les émotions se couplent et s’enchevêtrent très fortement avec sa vie de chercheur. Cédric est animé par le beau, l’esthétique du monde, l’étonnement des grecs anciens de ce que les choses sont ce qu’elles sont. On peut dire qu’il est le parfait exemple de ce que Jacques Duran appelle dans son ouvrage Passion Chercheur, la pure et inévitable « vocation » du chercheur : >« Impossible de se réveiller un beau matin, en se disant « tiens, et si je me faisais chercheur ? » […] La vocation du chercheur au sens littéral c’est un appel. C’est un désir irrépressible, une soif inextinguible, de découvrir et de comprendre des mécanismes fondamentaux qui forcent l’admiration et qui nous remplissent d’humilité devant l’ingéniosité de la nature […] Je dirais qu’on devient chercheur…parce qu’on ne peut pas s’en empêcher ! »

Et tout au long de son livre, Cédric met en exergue tous les faits et gestes qu’engendre cette vocation initiale. Il exhibe de manière la plus naturelle, celle qui le caractérise, le comportement du chercheur et le montre sous un jour qui est celui de tous les jours.

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On ne se le cachera pas. Il y a certains passages de son livre où l’on ne comprend rien, mais vraiment rien de rien, perdu dans des mélasses de formules incroyablement compliquées et qui dépassent largement le niveau d’un bac+5 en maths. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’au fond, on s’en fiche de ça. La réalité dans tout ça, c’est que dès le départ, on ne peut pas comprendre ce qu’il fait l’gars Cédric. Et oui ! Faut pas rêver non plus ! Ce qui est très intéressant pour nous, en tous les cas lors de ces passages, c’est de nous mettre, lui comme nous, au pied du mur, au-devant de son impasse monstrueuse qui le malmène depuis plus de 3 semaines. Ce qui est intéressant, c’est de pouvoir l’accompagner au plus près dans son dépatouillage parfois extravagant qui va finir par le sortir de la galère pour encore mieux avancer ensuite. Voir comment lui-même gère cette situation délicate qui, inévitablement, peut s’intriquer avec sa vie personnelle et sa santé. Oui c’est quelque chose à laquelle il pense.

Finalement, pour être un peu réducteur, c’est presque la question du mental qui se cache derrière cela. Oh vous savez bien ! (pas la raquette à 150 balles ! pas la raquette à 150 balles !! NOOON il a explosé la raquette à 150 balles… Oui oui que de bons souvenirs ! ) Ce mental hyper important que l’on rabâche sans cesse aux jeunes qui font du sport, n’importe lequel en compétition, à qui on gueule, à raison, que 99% de la victoire réside dans le mental conjugué au travail (et le reste… dans les aléas de la croissance !). Un peu dans l’idée de Thomas Edison, dans un registre plus proche du livre : « le génie c’est 99% de transpiration et 1% d’inspiration ». Oui mais voilà, se faire rabâcher cela et apprendre de cela, c’est formateur.

Ainsi, malgré les déboires et toujours animé par une obstination sans précédent, Cédric Villani arrive à vivre son amour des mathématiques et de la recherche pleinement et réussit au travers de son livre, à romancer finalement les maths et à faire RE-découvrir cela au plus grand nombre en affranchissant le lecteur de toute peur et anxiété. Vous savez cette fameuse peur des maths que l’on entend souvent chez certaines personnes qui, plus tard, se disent avoir été « traumatisées des maths » (Le documentaire « comment j’ai détesté les maths » dans lequel C.Villani apparait revisite justement les causes et conséquences de ce phénomène.) Et bien, je pense que Théorème Vivant fait partie des rares documents qui peuvent prétendre à redonner confiance. A un moment du livre, on peut lire : >« L’équation de Boltzmann, la plus belle équation du monde, comme je l’ai dit à un journaliste ! Je suis tombé dedans quand j’étais petit, c’est-à-dire pendant ma thèse ».

Cédric exprime, à travers ces paroles, à la fois son attirance pour la beauté qui se dégage des équations qui décrivent un aspect du monde mais aussi cette idée qu’il n’a jamais fini de grandir. Il est toujours dans une dynamique d’accomplissement de soi, toujours à se regarder d’en bas (alors même qu’il est médaille Fields !!). Oui, c’est aussi cela qui émane du livre, le sentiment d’être à la hauteur mais toujours tenter de faire mieux car, il y a toujours mieux. Le leitmotiv Nietzschéen « Deviens ce que tu es »  accompagne ainsi le chercheur dans sa quête. Cédric fait surgir, diffuse et transmet son plaisir inconditionnel de faire de la recherche en mathématiques, de vivre cela et de cela, tout en menant une vie personnelle et familiale tout ce qu’il y a de plus normale en parallèle (d’ailleurs très mise en avant au cours du livre). Lord Rayleigh n’a-t-il pas déclaré lors de son discours à la cérémonie du prix Nobel :

« Le seul mérite que je me reconnaisse, c’est celui d’avoir pris plaisir à poursuivre mes recherches. Ainsi, tous les résultats qui peuvent être issus de mes travaux trouvent leur origine dans le fait que cela a été un grand plaisir pour moi de devenir physicien ».

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« Rendre justice à l’autre dans son humanité » nous enseigne Hegel à propos du Dialogue entre deux êtres. C’est ce que manifeste à nous « théorème vivant ». Au travers des dialogues qui s’instaurent entre Cédric et les maths, le lecteur et Cédric, le lecteur et les maths, Clément et Cédric, Clément et Cédric et le lecteur et les maths, Cédric Villani rend ainsi hommage à la recherche pour ce qu’elle est et pour ce qu’elle représente dans notre société. Il rend hommage à la science et rend hommage à l’ensemble de ces collègues chercheurs et enseignants-chercheurs.

Je ne résiste pas. Je vous fais part de cette petite anecdote que l’on rencontre à un moment du bouquin. La nuit, alors qu’il rentre d’un concert des Têtes Raides, Cédric se fait gentiment prendre en stop par une mère et sa fille et voici un p’tit morceau du dialogue qui s’engage… j’imagine encore la tête de la mère au volant.

>« -Vous êtes musicien ?

-Non !

-Artiste ?

-Mathématicien !

-Quoi, mathématicien ?

-Oui oui…ça existe !

-Vous travaillez sur quoi ?

-Hmmmm, vous voulez vraiment savoir ?

-Oui, pourquoi pas ?

-Allez, on ne se moque pas !

Une respiration ...

-J’ai développé une notion synthétique de courbure de Ricci minorée dans les espaces métriques mesurés complets et localement compacts. »

Halala sacré Cédric !

Joyeux Noël à tous !

Poulos